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Mercredi 15/04/2026

Les prairies et les légumineuses sont l’avenir d’une agriculture bas-carbone, selon The Shift Project

Publié par Pleinchamp

Le groupe de réflexion prône une réduction des cheptels bovins de manière planifiée et progressive en veillant à préserver les systèmes à l’herbe et extensifs, ainsi que la relance à grande échelle des légumineuses, fourragères et à graines. Il pointe également la vulnérabilité du puits de carbone et les limites des bioénergies.

« La réduction du cheptel bovin, sélective, pour favoriser l’élevage en prairies, et la réduction de l’usage des engrais azotés, notamment permise par le déploiement des légumineuses, sont cruciales pour baisser les émissions de méthane et de protoxyde d’azote ». Telle est la préconisation de The Shift Project, le think tank de la décarbonation de l’économie créé et présidé par Jean-Marc Jancovici et voué à éclairer et à influencer le débat sur les défis climat-énergie. Elle figure dans son dernier rapport, publié le 14 avril, premier volet de son « Plan robuste pour l’économie française » et intitulé : « Réussir la transition dans l’incertitude : la méthode Shift en 20 chantiers », dans l’objectif d’atteindre la neutralité carbone en 2050.

Trois chantiers concernent spécifiquement le secteur agricole, responsable des 20% des émissions nationales de GES, auxquels s’ajoutent un quatrième, à la frontière entre l’agriculture et l’énergie.

"Si la décarbonation des activités d’élevage est une nécessité climatique, elle repose sur un compromis subtil et complexe"

Responsable de 52% des émissions GES de l’agriculture, l’élevage bovin constitue, avec le recours aux engrais de synthèse, la pierre angulaire de la décarbonation du secteur. « Si la décarbonation des activités d’élevage est une nécessité climatique, elle repose sur un compromis subtil et complexe : accompagner une réduction des cheptels bovins de manière planifiée et progressive en veillant à préserver les systèmes à l’herbe et extensifs. C’est un enjeu critique dans la mesure où le mouvement de réduction actuel est subi et s’exerce au détriment des modèles d’élevage bovin les plus vertueux, avec pour autre conséquence majeure le recul des surfaces en prairies permanentes ». Autrement dit, c’est plus simple à énoncer qu’à mettre en pratique et notamment dans la filière laitière, qui accorde une place moins importante aux prairies et à la pâture que la filière bovin viande pour laquelle l’herbe constitue environ 80% de la ration.

Généraliser les élevages bovins résilients et bas-carbone

Pour réussir ce compromis « subtil et complexe », The Shift Project estime que la transition doit s’appuyer sur une relocalisation de l’alimentation animale et une reconnexion spatiale entre les productions animales et végétales. « En remplaçant les tourteaux de soja importés par de l’herbe et des légumineuses de prairies et en redéployant l’élevage dans des zones de grandes cultures, la filière peut rééquilibrer les cycles biogéochimiques (azote, phosphore...) tout en gagnant en souveraineté et en améliorant très sensiblement son bilan climatique et environnemental ».

Le rapport mentionne par ailleurs plusieurs leviers techniques tels que l’abaissement de l’âge au premier vêlage, la baisse de la mortalité des veaux, les lactations longues ou encore l’allongement de la carrière des vaches, un levier qui aurait en outre l’avantage de faciliter la relocalisation d’une partie des activités d'engraissement, en profitant de places libérées par le moindre nombre de génisses « et de préférence dans des systèmes à l’herbe ». Identifiée comme étant responsable de 15% de la variabilité des émissions de méthane des animaux, l’amélioration génétique est un autre levier activable, en jouant sur le gabarit des animaux, l’identification de lignées bas-méthane ou plus résistantes aux fortes chaleurs. « Toutefois, ces différentes transformations ne pourront pas aboutir pleinement sans un soutien économique et réglementaire plus massif aux éleveurs, prévient The Shift Project, qui indique par ailleurs que « la réduction forte du cheptel bovin mise en scène dans la trajectoire de réussite haute a pour contrepartie une évolution vers un régime alimentaire sensiblement moins carné »

Transformer la gestion agricole de l’azote

« Il est possible de réduire la consommation d’engrais azotés de synthèse en transformant la gestion agricole de l’azote » affirme The Shift Projet pour qui la question de l’azote doit dépasser la décarbonation de la production l’optimisation de des usages des engrais de synthèse, responsables de 41% des émissions de GES du secteur. Le rapport appelle à « transformer la gestion agricole de l’azote », via l’accroissement du recours aux couverts végétaux Cipan, Cive, engrais verts), l’amélioration du recyclage de l’azote (déjections animales, des excrétas humains et des digestats issus de la méthanisation) et surtout l’extension des surfaces de légumineuses.

« Au cœur de la révolution à mener, le redéploiement massif des légumineuses s'impose comme l’un des leviers les plus prometteurs, qu’il convient de considérer davantage », lit-on dans le rapport, qui rappelle que « les légumineuses fourragères (luzerne, trèfle, sainfoin…) présentent le potentiel de fixation symbiotique le plus élevé, compris entre 150 et 200 kg d’azote réactif par ha et par an, tandis que les légumineuses à graines (soja, lentille, pois chiche...) peuvent apporter entre 50 et 130 kgN/ha/an », lit-on dans le rapport, qui cite également les nombreux services écosystémiques associés : amélioration de la santé des sols, diversification du paysage cultivé, effet d’attraction sur les pollinisateurs, gains d’autonomie protéique pour les élevages, source de protéines alimentaires. Sauf que « leur redéploiement se heurte à de sérieux verrous socio-techniques et infrastructurels liés à l’architecture actuelle des filières ». Et de prôner l’adaptation des capacités de stockage, le déploiement d’usines de trituration pour la valorisation du soja, d’installations de séchage et d’enrubannage pour les légumineuses de prairies (trèfle, luzerne…), d’unités dédiées au nettoyage, au tri et au calibrage des graines, le tout impliquant « la mise en place une véritable planification, tant à l’échelle des territoires que des filières », touchant à la fois à l’alimentation animale et humaine, afin de sécuriser les débouchés. Le rapport préconise par ailleurs un renforcement des investissements dans la sélection génétique et de la formation des agriculteurs sur les espèces concernées.

Préserver les puits de carbone naturels

The Shift Project rappelle que les écosystèmes agricoles et forestiers jouent un rôle-clé de puits de carbone naturel puisqu’ils compensent 10% du total des émissions annuelles de carbone. Problème : ils s’érodent rapidement. « Le carbone stocké n’est pas une rente acquise : il est placé dans des « réservoirs » naturels dynamiques et réversibles, vulnérables aussi bien au changement d’affectation d’usage des sols qu’aux assauts de plus en plus intenses, fréquents et étendus du dérèglement climatique ». Pour ce qui relève de l’agriculture, The Shift Project estime qu’il faut d’abord sanctuariser les stocks existants en enrayant la disparition des prairies permanentes, et dans une moindre mesure, des linéaires de haies. En parallèle, la reconstitution de puits de carbone dans les territoires de grandes cultures impliquerait une transformation profonde des pratiques : couverts végétaux, haies et agroforesterie.

Déployer les bioénergies soutenables

Le quatrième chantier à la frontière entre l’agriculture et l’énergie concerne les bioénergies (biogaz, biocarburants et bois-énergie) produites à partir de biomasse et appelées à contribuer à la décarbonation des usages difficilement électrifiables (procédés industriels haute température, aérien, maritime...). Actuellement, environ 10% des ressources totales en biomasse sont utilisées pour produire des bioénergies. « Leur potentiel est contraint par une disponibilité en biomasse limitée, variable et incertaine, estime The Shift Project. Ces caractères sont accentués à la fois par les impacts du changement climatique (sécheresses, vagues de chaleur, incendies, tempêtes, épidémies...) et par la nécessité de préserver les usages essentiels de la biomasse (alimentation, stockage de carbone, fertilisation des sols, fourniture d’un matériau bois renouvelable...) tout comme la résilience des écosystèmes agricoles et forestier ».

Le rapport indique que le recours aux bioénergies doit faire l’objet d’une planification cohérente, tant à l’échelle des territoires que des filières et qu’il doit être flécher en priorité vers les usages les plus difficilement électrifiables d’ici 2050. « En l’absence d’arbitrage clairs, de multiples secteurs pourraient se disputer la ressource, sans garantie d’accès aux quantités voulues ».

En matière de biogaz, le rapport préconise une planification pour répartir les méthaniseurs sur le territoire, favorisant les projets agroécologiques et assortie d’une visibilité financière. S’agissant des biocarburants (bioessence et biogazole), la production est appelée à demeurer stable et au service du parc thermique résiduel. Quant au bois-énergie, sa production devra être encadrée et fournir de la chaleur bas-carbone pour le logement et l’industrie. Le rapport préconise de donner la priorité aux usages de long terme du bois (bois d’œuvre et bois industrie) et de limiter les prélèvements afin de préserver les stocks et puits forestiers de carbone.