- Accueil
- Quand les races mulassières du Poitou, menacées de disparition, goûtent à la surexposition
Dimanche 01/03/2026
Quand les races mulassières du Poitou, menacées de disparition, goûtent à la surexposition
[SIA 2026] L’absence de vaches a pour effet de mettre en lumière d’autres espèces, dont le Trait poitevin, le Baudet du Poitou et la Mule Poitevine, trois races mulassières menacées de disparition mais portées par des éleveurs et des utilisateurs passionnés, en France et en Europe, jusqu’aux Etats-Unis.
Une vache égérie, Biguine la Brahmane, réduite à l’état d’hologramme, de peluche, d’effigie sur mug en encore de boîte à « meuh ». Une Abondance grandeur nature en matière composite au sein de la ferme pédagogique. Des posters grand format ici ou là de Normande, Montbéliarde, Limousine… Pour cette 62ème édition, les visiteurs du Salon de l’agriculture ont dû se contenter de succédanés en guise de vaches, bœufs, taureaux et veaux.
La faute à la DNC. Début janvier, les organismes de sélection des races bovines avaient annoncé renoncer au Concours général agricole, à la fois par « prudence » et par « solidarité », en dépit des garanties apportées par les autorités, jusqu’au plus haut sommet de l’Etat. En vain. Une première en 62 éditions et qui aura permis de jauger le capital d’attraction et de séduction des bovidés auprès du grand public. Après 4 jours de salon, les organisateurs annonçaient une baisse de fréquentation de 25%.
Pour pallier le manque, les organisateurs ont fait du hall 1 et de son grand ring le « théâtre d’une célébration vivante des équidés » et notamment des chevaux et des ânes de territoire, races, « fragilisées, et témoins de l’histoire rurale française ». Les visiteurs ont ainsi pu assister mardi à une représentation exceptionnelle du cadre Noir de Saumur tandis que des spectacles de voltige ont balisé la semaine. Et puis les chevaux de trait, ânes et autres mules ont eu le privilège de fouler pour la première fois le ring du hall 1, domaine réservé des bovins et accessoirement des ovins pour les Ovinpiades des Jeunes Bergers.
Ainsi, Ardenais, Boulonnais, Breton, Comtois, Trait du Nord, âne du Berry, Bourbonnais, du Cotentin, de Provence, âne Catalan etc…, qui ont leur quartier au hall 6, ont eu les honneurs du hall 1. Les races mulassières du Poitou - Trait Poitevin, Baudet du Poitou et Mules Poitevines - ont même eu droit à un direct du JT de 13 heures de TF1. Une perche qu’a saisie au vol Emmanuel Legay, président du livre généalogique des races mulassières du Poitou. « Le Trait poitevin mulassier et le Baudet du Poitou ont failli disparaître dans les années 90, explique-t-il. Grâce au programme de sauvegarde initié alors, les deux espèces ont été sauvées mais elles restent menacées. Le Trait poitevin, c’est 60 à 80 naissances par an et une centaine pour le Baudet du Poitou. Quant à la mule poitevine, est entre 10 et 20 naissances par an ».
Hybride stérile, la Mule Poitevine est issue du croisement d’une jument Trait Poitevin et d’un Baudet mâle. « La Mule Poitevine concentre les qualités des deux parents, poursuit Emmanuel Legay, par ailleurs enseignant au lycée agricole de Périgueux (Dordogne) dont l’épouse Véronique élève une dizaine d’ânes et ânesses. Du côté de l’âne, on a l’endurance et la sobriété en eau et en nourriture et du côté de la jument, on a la force et la puissance ».
Ces qualités sont parfaitement identifiées par l’Homme au fil des siècles. L’âne a en effet été domestiqué avant le cheval, ce dernier servant de monture aux guerriers (en plus de fournir de la viande) quand l’âne servait les paysans et les marchands. Et il se trouve que le Baudet du Poitou, le plus ancien des ânes, fut identifié comme la race d’âne la plus adaptée à la production de mules, ce qui lui vaut au 19ème siècle le titre d’« aristocrate de l’espèce », perdurant au 21ème siècle, comme en témoignent le Baudet du Poitou Cupidon du Vern et la Mule Poitevine Houblon de Bois Long présents dans le hall 6. « La légende dit qu’en vendant un âne adulte, on pouvait se payait une petite ferme », souligne Emmanuel Legay.
La mule poitevine a connu son apogée au siècle dernier où l’on recensait entre 20.000 et 25.000 spécimens en usages dans les champs, dans les forêts ou encore dans l’armée pour tirer les pièces artillerie, constituant un pilier économique du Poitou, où l’on parlait d’ « industrie mulassière ». Jusqu’à ce que le tracteur et le char d’assaut prennent le relais. La Mule Poitevine s’est offert un come-back inédit il y a quelques années dans l’armée française, au sein du 7ème bataillon des chasseurs alpins, notamment appréciée pour la charge de 200 kg qu’elle est capable de brinquebaler.
Et elle bénéficie toujours d’une aura qui dépasse largement les frontières du berceau. « Dès les premières naissances, le téléphone n’arrête pas de sonner, déclare Ophélie Lecampion, animatrice de l'association des races mulassières du Poitou, l’organisme de sélection. L’Italie et l’Espagne sont très demandeuses, notamment pour des attelages de prestige. Mais on ne peut pas faire naître plus de 20 mules par an car il nous faut assurer la survie du Trait poitevin. Une mule qui naît, c’est un poulain qui ne naît pas. Seul le premier poulinage, ainsi que ceux en fin fin de carrière de la jument sont réservés à la production de mules ».
Au 19ème siècle, la Mule Poitevine a essaimé dans toute l’Europe jusqu’en Russie et même au pays de John Deere, aux Etats-Unis, où une poignée de passionnés, du côté du Texas, est en train de constituer un livre généalogique qui pourrait voir le jour en 2027. En France, les races mulassières du Poitou bénéficient de l’appui des pouvoirs publics, avec notamment la mesure des Protection des races menacées (PRM) au titre des MAEC. En Charente-Maritime, à Dampierre-sur-Boutonne, l’Asinerie Baudet du Poitou, créée dans les années 1980 à l’initiative des Haras Nationaux, du Parc naturel régional du Marais Poitevin, les Conseils Généraux de Charente Maritime et des Deux-Sèvres œuvre à la sauvegarde du Trait et du Baudet poitevins.
« Il faut aussi rendre grâce aux municipalités, qui recourent à nos races mulassières pour réaliser le nettoyage des plages, le ramassage des ordures ménagères, le ramassage scolaire et qui constituent, pour partie, la raison d’être des éleveurs, au-delà de la mission de préservation des races, souligne Emmanuel Legay. Je pense aussi aux exploitants forestiers, qui recourent à nos animaux pour réaliser du débardage, aux agriculteurs et viticulteurs pour la traction animale ou encore aux éleveurs qui élaborent des produits cosmétiques à partir du lait d’ânesse ».
En 2027, les vaches seront de retour au Salon. On a promis aux races mulassières du Poitou de leur rendre à nouveau visite.








