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Mardi 16/06/2026
Julien Denormandie : « La matière organique va devenir un sujet de souveraineté »
Pour l'ancien ministre de l'Agriculture, les sols sont appelés à devenir un enjeu stratégique au même titre que l'énergie ou l'alimentation. Une évolution qui impose, selon lui, de repenser les politiques agricoles européennes.
À l'heure où les débats agricoles se concentrent souvent sur l'énergie, l'eau ou le climat, Julien Denormandie invite à porter davantage l'attention sur une ressource aussi essentielle que discrète : le sol. Lors de la conférence, Les Controverses de l'agriculture et de l'alimentation ce mardi 16 juin 2026, l'ancien ministre de l'Agriculture, de l'Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaire, a placé la matière organique au centre des défis des prochaines décennies. « La matière organique va devenir un sujet de souveraineté », a-t-il affirmé, estimant que l'Europe doit désormais considérer ses sols comme un actif stratégique. Le constat est préoccupant. « 60 à 70 % des sols européens sont aujourd'hui dégradés », rappelle-t-il. Une situation d'autant plus préoccupante que ces mêmes sols devront continuer à assurer la production alimentaire tout en répondant aux exigences environnementales croissantes. Pour Julien Denormandie, il ne s'agit pourtant pas de choisir entre protection et production. « À l'évidence, oui, c'est conciliable », répond-il à ceux qui opposent les deux objectifs. Selon lui, la véritable question est celle de la capacité de l'Europe à construire une vision commune capable de restaurer les sols tout en maintenant une agriculture productive. « Il faut absolument que l'Europe se positionne avec une vision qui soit la protection, singulièrement de nos sols, mais aussi un objectif de production par ces mêmes sols ».
Le changement climatique redistribue les cartes
Cette réflexion s'inscrit dans un contexte marqué par l'accélération du changement climatique, que l'ancien ministre considère comme un facteur de bouleversement majeur pour l'agriculture mondiale. « qui ne va qu'accentuer les risques géopolitiques », prévient-il. Selon lui, les effets sont déjà visibles dans les grands équilibres agricoles internationaux. Certaines régions gagnent en potentiel productif tandis que d'autres voient leurs capacités diminuer sous l'effet des sécheresses ou des événements climatiques extrêmes. Il souligne que les progrès scientifiques et techniques ne suffisent plus systématiquement à compenser les effets du climat. « Aujourd'hui, les contraintes climatiques font qu'on a plutôt des diminutions de rendement qu'une accentuation des rendements », observe-t-il. Une situation qu'il qualifie de rupture historique, « probablement depuis la sédentarisation de l'homme ». Sans remettre en cause le rôle de l'innovation, il appelle à élargir les réponses apportées au monde agricole. « Les solutions ne viendront pas que de la science », estime-t-il. « Notre résilience ne pourra pas venir uniquement du fait scientifique ou du fait de l'innovation. »
« Vive les racines longues ! »
Pour illustrer sa vision, Julien Denormandie s'appuie sur la taille des racines. Les choix agronomiques effectués au cours des dernières décennies ont progressivement favorisé la production en surface au détriment du développement racinaire. « Ces trente dernières années, on a diminué la taille des racines de 30 % », affirme-t-il. Une évolution qui n'est pas sans conséquence sur la santé des sols. « Le sol adore les racines longues, il déteste être labouré et il déteste être nu ». Selon lui, cette question résume à elle seule une grande partie des défis agricoles contemporains. Des racines plus profondes permettent de mieux capter l'eau, de stocker davantage de matière organique, de renforcer la fertilité des sols et d'améliorer leur résistance aux aléas climatiques. « Si notre objectif était de rallonger la taille des racines, on résoudrait beaucoup de problèmes », estime-t-il. Une formule qui dépasse la seule question agronomique et traduit sa vision d'une agriculture davantage tournée vers la résilience de long terme. « Il y en a qui disaient : mangez des pommes. Moi je dis : vive les racines longues », lance-t-il, provoquant les sourires dans la salle.
Sortir des oppositions simplistes
Au fil de son intervention, Julien Denormandie a également plaidé pour une approche plus pragmatique des débats agricoles. « Il faut accepter la prise en compte de la complexité des sujets », insiste-t-il. L'eau constitue selon lui un exemple emblématique. À ses yeux, les débats autour des retenues de stockage sont trop souvent réduits à une opposition de principe entre partisans et opposants. « On peut être ni pour ni contre, ça dépend du sol, ça dépend de la situation hydrogéologique (...) il y a des bassines, évidemment qu'il faut les faire, tandis que dans d'autres territoires c'est une folie de les faire ». Cette capacité à articuler des enjeux parfois contradictoires constitue l'un des principaux défis des politiques publiques à venir.
Une Europe à la hauteur des défis agricoles
Cette recherche d'équilibre s'applique également à l'échelle européenne. Alors que le rapport entre le monde agricole et les institutions européennes s'est tendu ces dernières années, Julien Denormandie réaffirme son attachement au projet communautaire. « Je n'ai jamais autant aimé l'Europe et je n'ai jamais autant critiqué l'Europe », reconnaît-il.
S'il juge certaines décisions contestables et certaines évolutions trop lentes, il estime que les grands défis agricoles, climatiques et géopolitiques ne pourront être relevés qu'à travers une réponse commune et européenne.
