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Vendredi 20/02/2026

L’eau coule à flots mais pas l’argent pour la retenir, et les digues sociétales résistent

[Edito] L’épisode pluviométrique en cours, au caractère inédit tout relatif, apporte beaucoup d’eau au moulin du stockage hivernal. A deux barrages près : les capacités d’investissement de la Nation et le dissensus sociétal sur la gestion de l’eau.

N’en déplaise aux « rigolos-sceptiques », les intempéries - pluie, tempêtes, inondations, crues - qui meurtrissent une large et haute façade ouest de la France sont liées au changement climatique et plus précisément aux « rivières atmosphériques». Ce phénomène, caractérisé par des masses de vapeur d’eau en provenance des régions tropicales et subtropicales, n’est pas nouveau en soit. Mais selon les climatologues, il est dopé par le changement climatique. Depuis le début des mesures en 1959, la France n’a jamais connu une série de jours de pluie consécutifs aussi longue : 36 jours en date du 19 février et 6 jours seulement de jour sans pluie depuis le 1er janvier. Il est ainsi tombé l’équivalent d’un hiver entier de précipitations, voire plus, de la Bretagne au Roussillon. Les sols saturés en eau ont limité l’infiltration et provoqué des inondations importantes dans de nombreuses régions.

De l’eau au moulin du stockage

« Désormais, et alors qu’il est tombé en quelques heures, l’équivalent des besoins annuels d’irrigation de notre pays, nous devons en avoir la certitude : ne pas stocker l’eau qui est en excès l’hiver pour la réutiliser quand elle manque l’été, c’est une folie qui revient à souffrir doublement, en subissant à la fois les inondations et les sécheresses ». C’est ce qu’a déclaré Eric Frétillère, président des Irrigants de France et agriculteur en Dordogne où « la Vézère a rejeté 32 millions de m3 d’eau douce vers la mer, soit l’équivalent d’une année d’irrigation pour le département », selon ses dires.

Selon Météo-France, les contrastes saisonniers seront un marqueur du climat futur avec une hausse des précipitations en hiver et une baisse en été. Les précipitations efficaces (différence entre précipitations et évaporation) vont ainsi diminuer sous l’effet de la hausse des températures. Dans ces conditions, le stockage sous forme de lacs collinaires, de réserves de substitution ou de recharge artificielle des nappes a clairement sa place dans la boite à outils d’adaptation, aux côtés de l’agronomie (couverture des sols, espèces et variétés sobres, pilotage de l’irrigation…), de la lutte contre l’artificialisation etc.

L’eau coule à flot mais pas l’argent

Mais deux verrous majeurs se dressent face aux projets de stockage. Le premier est financier. Dans un rapport publié en janvier dernier, le Conseil d’analyse économique (CAE), rattaché aux services du Premier ministre, jugeait « à bout de souffle » le modèle économique du petit cycle de l’eau (production, distribution et assainissement), avec un réseau d’eau potable « vieillissant », laissant fuiter environ un litre sur cinq avant le robinet des usagers. Quant au grand cycle de l’eau (processus naturels de circulation de l’eau entre l’atmosphère, les océans, les sols et les nappes phréatiques), le CAE le décrivait comme « sous-financé », les politiques de prévention des inondations, de renaturation des rivières ou de stockage hivernal souffrant « d’un manque d’investissement chronique ». L’eau coule à flot mais pas l’argent pour la retenir.

Les digues sociétales résistent

Le deuxième verrou est sociétal : c’est peu dire que la gestion de l’eau confine à une guéguerre de l’eau, avec pour pistolets, quand ce n’est pas les grenades, les recours en justice, noyant les porteurs de projet dans des méandres administratifs insondables, auxquels le Premier ministre en personne a décidé de s’atteler. A propos des projets de mégabassines ou de recharge artificielle des nappes, le CAE note que « la gouvernance territoriale de l’ensemble des usagers de ces projets reste à inventer ». Tout en prévenant. « L’optimisation des pratiques des usagers, notamment agricoles, et le renforcement des capacités de stockage, bien que nécessaires, demeureront insuffisants pour éviter l’intensification des tensions sur l’eau. La sobriété hydrique doit donc être au cœur des préoccupations des pouvoirs publics ».