A l’eau 2050 (2/10) : Oui à la création de nouvelles ressources... sans irriguer davantage

La mission « climat, eau et agriculture à l’horizon 2050 » est favorable, partout où cela est possible, au renforcement de la ressource en eau pour l’irrigation, dans le respect du bon état des milieux. Mais cela s’entend dans une irrigation dite de « sécurisation », de « résilience », sans envolée des volumes et sans s’affranchir d’un changement de modèle agricole, plus économe en eau et plus protecteur des sols.

« La mise en place de retenues de substitution, construites en dehors et déconnectées du lit mineur des cours d’eau et substituant des prélèvements en étiage par des prélèvements de remplissage hors étiage, est à développer de manière privilégiée, dans le respect du bon état de milieux ». C’est l’une des sept recommandations de la mission « climat, eau et agriculture à l’horizon 2050 » des conseils généraux de l'agriculture (CGAAER) et de l'environnement (CGEDD). Cette recommandation, il faut la relire au moins deux fois, en s’attardant sur les mots « substitution » et « étiage » pour bien comprendre qu’il ne s’agit en aucun cas d’une ouverture des vannes pour l’irrigation, via la création de retenues.

Pour le dire autrement, la mission est favorable à la création de retenues alimentées par la pluie et/ou des pompages hors périodes d’étiage, moyennant l’interdiction de recourir à d’autres ressources que celles contenues dans les retenues en période d’étiage, c’est à dire pendant la période d’irrigation. En résumé, on capte le trop-plein, en s’assurant de n’impacter ni les cours d’eau ni les nappes et on irrigue à partir du trop-plein et seulement du trop-plein.

A aucun moment du reste, la mission ne pose pour postulat le développement de l’irrigation. La philosophie générale est plutôt celle d’une préservation de l’existant. Cependant, il n’est pas interdit de penser que la création de retenues de substitution sur certains territoires, avec toutes les garanties vis-à-vis du milieu, ouvrirait la voie, de façon circonstanciée, à une meilleure gestion quantitative de l’eau.

Le modèle du PTGE des bassines des Deux-Sèvres

C’est par exemple ce qui a été observé dans le cas du projet de création de 12 bassines dans les Deux-Sèvres dans le cadre d’un Projet de territoire pour la gestion de l’eau (PTGE). Un projet doublement emblématique pour la mission, du point de vue de la gestion de l’eau d’une part et de son acceptation sociale d’autre part. Un terrain d’entente a en effet été trouvé entre les acteurs associatifs et les agriculteurs. Les premiers n’étaient pas, dans la leur grande majorité, opposés par principe à la création de retenues de substitution, moyennant des garanties sur le milieu et le mode d’agriculture. Les agriculteurs étaient, quant à eux, ouverts à une évolution de leurs pratiques, déjà partiellement engagée, vers le développement de l’agriculture biologique, la réduction d’intrants, le rétablissement de haies et autres infrastructures paysagères.

Le protocole d’accord repose sur des engagements à la fois collectifs et individuels de la part des irrigants, assortis d’une réduction des quotas de volumes d’eau d’irrigation alloués aux irrigants qui ne respecteraient pas les engagements. Une réussite que la mission attribue à la maturité des acteurs, tant agricoles qu’associatifs, à la sollicitation d’une expertise externe (CGEDD-CGAAER) et au pilotage fort du comité d’élaboration par la préfète du département. Le statut d’établissement public du Marais poitevin, faisant office d’Organisme unique de gestion collective (OUGC) y a aussi contribué. Selon la mission, l’exemple des bassines des Deux-Sèvres pourrait servir de modèle à l’élaboration d’une cinquantaine de PTGE d’ici à 2022 et d’une centaine à l’horizon 2027.

Les retenues individuelles à l’index

Outre les retenues de substitution, la mission s’est aussi penchée sur le cas des retenues individuelles collinaires qui s’en distinguent par le fait que les prélèvements ne substituent pas aux prélèvements estivaux exogènes, en plus de relever du régime de la simple déclaration au titre de la Loi sur l’eau.

"Certains irrigants ont du mal à assumer la charge financière de leur retenue."

Ces retenues ne font pas consensus entre le CGAAER (Agriculture) et le CGEDD (Transition écologique), notamment sur la question des impacts cumulés. La mission relève d’ailleurs que certains irrigants ont eu mal à en assumer la charge financière et que certains territoires sous-utilisent ces retenues, dans des proportions pouvant atteindre 20%, 30% voire 50% des capacités théoriques.

Une irrigation de « résilience »

Avec les retenues de substitution, l’allocation des barrages (dont le renouvellement des concessions est en cours), les transferts d’eau (projet des Hauts-de-Provence Rhodanienne dans la Drôme et la Vaucluse), la réutilisation des eaux usées traitées (balbutiante) ou encore la recharge artificielle des nappes d’eau souterraine (projets pilotes en cours) constituent d’autres ressources potentielles en eau. Mais dans tous les cas, dans l’esprit de la mission, si l’irrigation demeure, dans certains cas, une solution incontournable, elle restera durablement minoritaire au regard de l'agriculture pluviale, s’inscrivant dans un « panier de solutions ».

Du reste, la mission en redéfinit le sens et la portée en parlant d’une irrigation « de résilience, plus économe et centrée sur la sécurisation de la production agricole dans un contexte climatique plus fluctuant ». Elle devra s’accompagner d’une évolution des assolements, des variétés et des pratiques culturales (ACS, agroforesterie, infrastructures écologiques...) pour maximiser la rétention d’eau et rendre plus efficients des apports réduits, avec le concours d’OAD et de matériels adaptés. L’irrigation de résilience doit enfin abandonner l’objectif d’une production maximale pour viser l’optimum en faisant converger rentabilité agricole et économie de la ressource en eau.

"Les références économiques de l'irrigation sont peu nombreuses et difficiles d'accès."

Si la mission s’est penchée sur l’économie de l’eau, au sens hydrologique, elle s’est aussi attardée sur l’économie de l’eau au sens financier, estimant que la mobilisation de la ressource mériterait une « meilleure prise en compte de aspects économiques et financiers ». Problème : « la comparaison des résultats économiques obtenus pour de mêmes productions irriguées et non irriguées a pu être faite dans quelques situations auxquelles la mission a pu avoir accès, mais ces références sont peu nombreuses et difficiles d’accès », relèvent les missionnés du CGAAER et du CGEDD. Ces derniers ont cependant acté une certitude : la rentabilisation des coûts d’investissement, de maintenance et d'exploitation mobilisés par la création de retenues de substitution ou des autres modes de renforcement de la ressource n’apparait pas compatible avec les revenus dégagés, « sauf dans un scénario de forte hausse des prix des productions agricoles ».

La mission donne notamment l’exemple du système Neste, qui transfère l’eau de cet affluent de la Garonne vers 17 rivières du Gers, largement amorti (1863), mais dont certains irrigants se détournent, par défaut de rentabilité de leurs cultures, fragilisant du même coup l’équilibre économique de l’ouvrage.

Sur la question économique, la mission formule deux suggestions. En ce qui concerne le prix de l’eau, elle plaide pour un mode de tarification non-linéaire, associant parts fixe et variable, considérant qu’il s’agit là d’un bon outil de régulation et d’optimisation de la consommation d’eau par les irrigants. Et s’agissant de la mise en œuvre d’une irrigation de résilience, la mission préconise un accompagnement financier, destiné à soutenir les investissements requis et la prise de risque liée à l’introduction de cultures et/ou de pratiques plus économes en eau.

L’agriculture de conservation des sols plébiscitée

Si la mission n’établit pas de hiérarchie dans son « panier de solutions », l’irrigation de résilience n’occupe pas la première place. A la lecture du document, on la présume au minimum reléguée à la troisième place, derrière la redéfinition des assolements, une problématique davantage économique qu’agronomique, et la gestion des sols, considérés comme « la première infrastructure de rétention de l’eau ». Selon la mission, l’Agriculture de conservation des sols (ACS) est en effet un puissant levier à activer en terme d’adaptation.

"L’ACS justifierait de soutiens publics prioritaires alors qu’elle ne bénéficie que d’un accompagnement institutionnel insuffisant."

Dans ses divers compartiments (structure, vie biologique, matière organique), l’ACS cumule les avantages : amélioration quantitative et qualitative du cycle de l'eau (stockage et infiltration), limitation du ruissellement, nutrition, biodiversité, stockage de carbone... Pour toutes ces raisons, et même si elles ne relèvent pas d’un cahier des charges de type normatif, l’ACS « justifierait de soutiens publics prioritaires alors qu’elle ne bénéficie que d’un accompagnement institutionnel insuffisant, dont le renforcement devient une priorité ».

La mission pointe l’importance des facteurs institutionnels et cognitifs (normes, procédures d’apprentissage, dispositifs d’accès aux connaissances) pour expliquer les situations d’inertie et les obstacles au changement d’adoption de ces pratiques alternatives. Au-delà de ces aspects agronomiques, il est aussi question de mettre les sols « sous la sauvegarde de la Nation » et de rendre effectif l’objectif de « zéro artificialisation nette » inscrit dans la Loi biodiversité de 2018.

 

Tous les articles de la série :

A l’eau 2050 (1/10) : vers une stratégie nationale d’adaptation de l’agriculture au climat

A l’eau 2050 (2/10) : Oui à la création de nouvelles ressources... sans irriguer davantage

A l’eau 2050 (3/10) : 4 tirs de barrage entre agriculture et écologie

A l’eau 2050 (4/10) : Moins de maïs et plus d’ACS dans le Sud-Ouest