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Lundi 22/06/2026
À Argelès-sur-Mer (66), l’eau usée traitée n’ira plus à la mer mais dans les pêches
[Reportage] La station balnéaire vient de mettre en service la plus grosse unité de Réutilisation des eaux usées traitées (REUT) de France. Les 650 ha et 56 agriculteurs, principalement des arboriculteurs, desservis par un réseau dédié, ont pris un engagement sur 40 ans moyennant un prix de 200 euros les 1000m3. A la clé, la sécurisation de la production et des gages sur la transmission-installation.
« C’est quand le puits se tarit que nous nous rendons compte de la valeur de l’eau » : c’est par ces mots, empruntés à Benjamin Franklin, que la ministre de la Transition écologique a inauguré le 20 juin à Argelès-sur-Mer (Pyrénées-Orientales), « le plus grand projet de réutilisation des eaux usées traitées que nous avons en France aujourd’hui, un projet remarquable », a déclaré Monique Barbut.
Et surtout un paratonnerre contre la raréfaction de l’eau, dans un département qui, trois ans durant, de mi-2021 à fin-2024, a flirté avec « la pluviométrie de la Jordanie », a rappelé Fabienne Bonnet, présidente de la Chambre départementale d’agriculture. Les restrictions préfectorales sont alors continues et quasi-généralisées à tout le département. La situation atteint son paroxysme avec des communes privées temporairement d’adduction d’eau tandis que le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) pointe un risque de salinisation des nappes.
Le tout confine à l’aridification d’un territoire où l’agriculture et le tourisme constituent deux bouées économiques… moyennant l’accès l’eau. « C’est un projet sans regret, commente Marion Galaup, directrice de la régie des eaux. Il transforme un rejet en ressource, et crée une synergie entre deux secteurs essentiels du territoire. Le tourisme génère la ressource et l’agriculture en bénéficie pour sécuriser son accès à l’eau ».
Porteuse du projet, la Communauté de communes Albères-Côte Vermeille-Illibéris a été bien inspirée quand, au printemps 2021, elle lance l’étude d’opportunité. Le projet fait consensus et pour cause : la station d’épuration est située à moins d’un kilomètre de la Méditerranée et les 1,3 million de m3 traités durant la saison estivale, pendant laquelle la population des 15 communes raccordées passe de 56.000 à 200.000, sont intégralement rejetés à la mer. Aucun risque de conflit d’usage et/ou de soustraction au milieu naturel... et de recours contentieux sans fin. Ouf.
Le projet sera logiquement intégré au Plan de résilience face à la sécheresse dans les P.O., décrété par le gouvernement en mai 2024, aux côtés de six autres projets, dont deux de REUT, également localisés sur le littoral.
Le montant de l’investissement, supporté par l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse (36%), le Plan stratégique national (30%), la Communauté de communes (20%) et le ministère de l’Agriculture (14%), s’élève à 13,2 millions d’euros, dont 3,5M€ pour le volet traitement et 9,5M€ pour le réseau de distribution et les bornes d’irrigation, la conduite principale parcourant 17 km dans l’arrière-pays, avec un débit de 400m3/h à une pression de 20 bar.
Le projet était conditionné à un double engagement contractuel et financier des candidats à l’irrigation, à savoir une durée de 40 ans et un prix de 200 euros hors taxes les 1000m3. Sur la période, les couts d’investissement et d’exploitation supportés par la Communauté de communes s’élèvent respectivement à 96 et 148 euros les 1000m3, soit 244 euros les 1000m3. « Les agriculteurs ont joué le jeu car il y a vraiment un enjeu de sécurisation de leur exploitation sur le long terme, avec la garantie d’avoir accès à l’eau en période de restriction, explique Fabienne Bonnet. Au-delà de la sécurisation des exploitations existantes, c’est aussi la reprise et l’installation qui sont en jeu. Cela n’a pas de prix, même si c’est davantage les arboriculteurs que les viticulteurs qui pourront valoriser l’irrigation ».
Sobriété et rentabilité obligent, les 650 ha concernés par le projet REUT vont faire l’objet d’une optimisation de la gestion de la ressource, via le recours à des bornes connectées et l’application Andromède développée par Aquadoc, permettant de télépiloter des réseaux d’irrigation, en s’adaptant à la ressource disponible et en la partageant équitablement entre usagers.
Aucune inquiétude au plan qualitatif : l’eau en sortie de goutte-à-goutte répond aux exigences de catégorie A en matière de REUT, la norme la plus stricte en la matière (échelle de A à D), qui permet notamment d’irriguer des fruits et légumes consommés crus malgré le contact direct avec l’eau usée traitée. Une performance garantie par l’opérateur Veolia, qui a élaboré spécifiquement une technique d’ultrafiltration membranaire, avec des pores 5000 fois plus fins qu’un cheveu, sur une surface développée de 1,33 ha, l’équivalent de deux terrains de rugby.
Une performance telle que d’autres usages pourraient être envisagés (la catégorie B était visée au départ du projet), tandis que la valorisation tout au long de la l’année, et plus seulement en période estivale, pourrait porter à 2 millions de m3 le volume exploitable.
Si le projet de REUT des P.O. s’inscrit dans le Plan de résilience spécifique au département, il compte aussi pour l’un des 1000 projets de REUT inscrits dans le Plan eau à l’horizon 2027. « En matière de réutilisation de l’eau, notre pays est très en retard à concédé Monique Barbut. Tandis que l’Espagne réutilise déjà 15% des eaux usées, cette part n’est que de 1% en France.
« Ce que nous vivons aujourd’hui dans les Pyrénées-Orientales préfigure ce que connaitront demain de nombreux territoires français, a déclaré Nicolas Garcia, 1er vice-président du Département. Voilà pourquoi notre responsabilité collective est de faire de notre département un territoire d’expérimentation, d’innovation, et d’anticipation. Je suis favorable à l’institution d’une véritable culture de l’eau au sens agricole du terme : la semer en végétalisant, et la récolter en la stockant ».
Mais celui qui est aussi président du Syndicat mixte des nappes de la plaine du Roussillon a pris soin de préciser que « chaque projet de REUT doit être pensé avec rigueur, en tenant des réalités hydrologiques locales. Lorsque la REUT est mise en œuvre dans les secteurs adaptés, notamment lorsque les eaux traitées sont rejetées directement en mer, la REUT constitue une réponse pertinente à la raréfaction de la ressource. A l’inverse, quand ces eaux usées contribuent significativement au débit des cours d’eau, comme c’est parfois le cas sur notre territoire où elles peuvent représenter jusqu’à 60% de l’étiage du Tech [fleuve côtier au nord d’Argelès], la réflexion doit être différente et s’inscrire dans une logique de substitution ». Un principe de réalité documenté dans un rapport de trois inspections (CGAAER, IGAS, IGEDD) publié en 2023.
Raison de plus pour les agriculteurs de presser Etat et collectivités à accélérer sur d’autres projets en instance, dont les retenues de Terrats, « dans les tuyaux » depuis plus de 15 ans», ou encore l’éventuelle prolongation du réseau Aqua Domitia, acheminant l’eau du Rhône et qui s’arrête aujourd’hui dans l’Aude, département limitrophe des Pyrénées-Orientales. Le projet bénéficiera-t-il de la méthode « Notre-Dame », évoquée récemment par le président de la République à propos des projets agricoles ? « Dès qu’on l’aura reçu et étudié complètement, on regardera si véritablement il y a besoin de simplifier les procédures », a répondu Monique Barbut pour qui « le problème n’est pas tellement dans les normes qui existent » mais dans les « allers et retours, ce que me disent et redisent les élus. J’ai rarement vu un dossier qui m’a été présenté et sur lequel on est en conflit à cause de normes ».






