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Vendredi 22/05/2026

Du maïs doux aux tomates : la percée silencieuse des produits chinois dans nos rayons

Publié par Pleinchamp

[Edito] Maïs doux, concentré de tomate, cerneaux de noix, miel… Longtemps cantonnée au textile ou à l’électronique, la puissance industrielle chinoise s'impose désormais dans certains produits alimentaires du quotidien. Une montée en puissance encore discrète, mais qui inquiète déjà plusieurs filières agricoles européennes.

Le consommateur ne le voit presque pas. Pourtant, dans les rayons conserves, le maïs doux chinois s’installe progressivement. Selon les chiffres cités par Olivier Dauvers - journaliste spécialisé en consommation - le 12 mai 2026 sur RTL, "les exportations chinoises de maïs doux en conserve vers l’Europe ont bondi de 850 % depuis 2019". En février 2025, la Commission européenne a même relevé les droits de douane sur certaines importations chinoises, avec des taxes pouvant atteindre environ 54 %, contre 31 % auparavant, pour compenser l'écart de prix avec nos productions. Derrière cette conserve à bas prix, ressurgit toute la question de la compétitivité agricole européenne. La filière maïs française accumule les difficultés : coût des engrais azotés, prix du gaz pour le séchage, tensions sur l’irrigation, épisodes climatiques à répétition, pression réglementaire et guerre des prix dans la grande distribution. Dans plusieurs bassins de production, les surfaces reculent déjà. Selon les données Arvalis, la baisse atteint entre 10 et 15 % dans certaines zones françaises. Pendant ce temps, les produits chinois avancent. Et le maïs doux n’est plus un cas isolé.

Le précédent du concentré de tomate

Le concentré de tomate reste le symbole le plus spectaculaire. Dans l'ouvrage L’Empire de l’or rouge, enquête publiée en 2017, le journaliste Jean-Baptiste Malet décrivait déjà comment l’industrie chinoise du concentré était devenue incontournable dans les chaînes agroalimentaires mondiales. Cofco Tunhe, géant chinois du secteur, fournit depuis des années, les empires Kraft Heinz, Nestlé, Campbell... L’industrie chinoise du concentré est devenue incontournable, et par un habile tour de passe-passe, le produit échappe souvent à la mention "Made in China". Transformé, assemblé ou reconditionné, le concentré se pare ensuite d'identités beaucoup plus méditerranéennes qu’asiatiques. La matière première, elle, peut avoir traversé plusieurs continents. Selon un article publié dans L'essentiel de l'éco, le 7 novembre 2025, la conserve concentrée €co + de chez Leclerc utiliserait du concentré chinois reconditionné, Priméal et son tube concentré de tomate aussi, Auchan et les coupelles de concentré de tomate, idem. Souhaitant vérifier, ma boîte de concentré Lidl à base de "tomates mûries au soleil", n'indique aucune origine. Le mécanisme est ancien et rondement mené. Dès les années 2000, l’entrée du groupe chinois Chalkis au capital du transformateur provençal Le Cabanon avait déjà provoqué des tensions dans la filière tomate française. Selon les données relayées par le Centre d’études et de prospective et la FAO, le pays figure parmi les premiers producteurs mondiaux de tomate d’industrie. En 2024, la Chine a produit 10,45 millions de tonnes de tomates transformées (Wikifarmer, juin 2025). Longtemps invisibles, ces produits sont omniprésents dans certaines chaînes alimentaires mondiales. Cerneaux de noix, jus de pomme à base de concentré, miel mélangé, champignons en conserve ou séchés, ail transformé ou conditionné… Denrée après denrée, les références chinoises progressent et sont souvent peu visibles pour le consommateur.

Voir aussi : la tomate française voit rouge

Pékin pense déjà l’alimentation comme un rapport de force mondial

Rien de tout cela n’est accidentel. La Chine considère depuis longtemps l’alimentation comme un enjeu stratégique majeur. Le pays doit nourrir près d’un cinquième de la population mondiale avec une part limitée des terres arables de la planète. Pression foncière, urbanisation, tensions climatiques : Pékin raisonne désormais l’agriculture comme une question de stabilité intérieure et de puissance. Ce n'est plus un secret, la Chine vise l'autosuffisance, là où elle reste possible. Et sur les produits transformés, elle applique la même logique que dans le textile ou l’industrie manufacturière : produire et exporter massivement. Selon la FAO, la production céréalière chinoise a atteint un record historique en 2025 avec près de 715 millions de tonnes. D'après Reuters, la Chine vise une capacité de production céréalière de 725 millions de tonnes d'ici 2030. Mais le paradoxe chinois reste immense. Le pays demeure très dépendant de certaines importations, notamment du soja destiné à l’alimentation animale. Selon plusieurs analyses fondées sur les données USDA et OCDE-FAO, Pékin représente près de 60 % des importations mondiales de soja. Autrement dit : la Chine sécurise tout ce qu’elle peut.

Une Europe qui encaisse les chocs

Pendant que Pékin avance ses pions, l’Europe semble avancer beaucoup plus à découvert. L'écart commence à se voir dans plusieurs filières agricoles. Hausse des charges, tensions énergétiques, contraintes réglementaires, climat : l'agriculture européenne avance sous pression. Chaque crise géopolitique révèle un peu plus cette fragilité. Les tensions autour du détroit d’Ormuz ont immédiatement ravivé les inquiétudes sur l’énergie, le fret maritime et les engrais. L'agriculture européenne reste dépendante du gaz, du pétrole et des intrants importés. Au moindre choc mondial, les coûts repartent à la hausse. Dans les rayons, la bataille continue de se jouer sur le prix. Pendant que certaines filières européennes tentent simplement de préserver leurs marges ou leurs surfaces, la Chine avance avec une stratégie offensive : volumes massifs, transformation, coûts compétitifs. Et l'inflation alimentaire attendue entre 4 et 5 % dans les prochains mois en France, pourrait encore renforcer les importations à bas coût. Quand le prix devient le premier critère d’achat, l’origine passe souvent au second plan. Le maïs doux chinois ne raconte donc pas seulement une guerre des prix. Il raconte un déplacement industriel. Et ce sont déjà nos rayons qui changent.